Retour de formation…
Être un peu moins bête chaque soir est une rude tâche…
Patience, longueur de temps, rencontres, échanges, méditations, réflexions, persévérance nourrissent le long chemin….
Nous ne pouvons tout embrasser.
Je vous l’assure : au bout du pourquoi… du pourquoi… du pourquoi… du pourquoi, se trouve un flou d’épais brouillard suivi d’une opaque impossibilité…
…et pourtant, tout tient ensemble…
…et pourtant, la vie est à elle-même sa cause et son effet…
…et pourtant, des bribes cohérentes flottent çà et là dans un éther hors d’exprimables contacts…
…et pourtant, je sens des choses que je ne comprends pas et je comprends des choses que je ne perçois pas…
…et pourtant, de temps en temps, un flash soudain me convainc que tout fait unité…
Oui : tout !
Et demain matin, dans le cocon trouble de ces affirmations flottantes, nous allons devoir rédiger (comme pour chaque nouveau dossier) une « note méthodologique »…
Solide,
Assurée.
Nous savons pourtant que dans notre travail, les jours de grande forme (lorsque nous sommes donc en condition de « former »), l’important c’est le rêve qui nous donne une idée, c’est ce que nous dit notre petit doigt, c’est la rencontre qui nous débloque un passage, c’est la promenade qui nous ouvre une pensée, c’est une remarque du voisin qui nous défonce une impasse, c’est une vision éclair(ante) qui nous propose une solution, c’est l’imprévisible en actes… : la vie à l’œuvre dans sa fécondité… le reste, par besogneuse prudence, n’étant que métier pour sécuriser ce qui apparait sans explication au détour tendu de l’inattendu…
La note méthodologique éteint l’intensité de vie, le foisonnement créateur et les exubérances à ouvrir…elle balise et rassure, reproduit ce qui est là déjà…
La note méthodologique est le tombeau des ouvertures à découvrir, des fulgurances à oser….
Le méthodologue s’auto-mutile, s’ampute des floraisons inattendues, des idées jaillissantes imprévisibles par essence, des étincelles qui montent en gerbes de temps en temps pour peu que la vie soit au centre de toute question, de toute méditation, de toute hésitation tremblante…
J’avoue, l’ayant enseigné pendant plus de quarante ans : je ne sais toujours pas comment s’assurer de faire un bon projet : parfois on réussit (plus ou moins)…, parfois on rate (moins ou plus)…les circonstances, la confiance, la richesse des échanges, les hasards, la couleur partagée du temps, les alimentations satellites, les surprises, les découvertes, le travail jusqu’au bord de la fatigue qui libère parfois nos auto-censures asséchantes, la bonne idée qui surgit au détour d’un abandon, les encouragements, la ténacité, l’exigence….toutes dispositions à énoncer dans notre prochaine note qui devrait clamer haut et fort le risque, l’incertitude, la générosité, la fantaisie, la pensée libre ou au moins plus libre, l’éradication du « prêt à penser », l’éclatement du convenu, l’appel de l’inconnu, cet attracteur étrange autour duquel nous rodons depuis tellement d’années sans toujours oser vraiment le reconnaitre et le désigner….
Être à l’affut, accueillant la surprise… être en état de solide fragilité créatrice…
La société aux fondements écologiques à naitre saura-t-elle se mettre dans cet état d’être ? .
C’est exigeant de ne pas déguiser nos incertitudes en fausses armures et de transformer la fragilité tâtonnante et sincère en vecteur fécond des explorations aventureuses au plus proche de la vie….
La création est nue, nous le savons depuis longtemps mais osons-nous le vivre vraiment dans ce monde tissé de pouvoirs teigneux, hargneux, bagarreurs, chantre de la maîtrise généralisée contre toute évidence et même parfois vecteur de cruauté et de cynisme.
Pourtant, sous nos yeux aveuglés par l’urgence, se tissent tant de tentatives, se concoctent tant d’essais, se préparent tant de renversements….
Soyez remercié.e.s de votre attention, de vos envois, du dire de vos doutes, de vos interrogations…c’est ce fourneau-là, rougeoyant et collectif, qui mitonne ce que nous cherchons à transformer..
L’athanor turbine plein pot…faisons le grossir…augmentons sa capacité…poussons son feu…favorisons la fécondité de ses condensations…
Je remercie au passage Baptiste Morizot philosophe-pisteur, Marc Dufumier agronome-chercheur, Yvan Illich grand pourfendeur d’idées reçues… lus ou relus ces derniers jours…représentants provisoires de tant d’autres qui alimentent l’incertitude féconde. …
La pensée n’est jamais solitaire.
La transmission est la nature profonde du vivant…
Seul dure « le devenir »
Yves Perret
Septembre 2020