LE CORBUSIER : « LA LUMIERE DU PAPIER ».

A l’heure de l’appareil photo numérique, de la caméra miniature, de la caméra 3D,
A l’heure du « scan » et des programmes graphiques,
A l’heure de l’image pixélisée,
Au temps de l’espace virtuel « comme si vous y étiez »,
A l’heure de tant d’écrans assurés de leur précision,
A l’heure des transmissions d’images véloces comme la lumière,
A l’époque de ces « presque rien » qui se rangent en une seule clef USB,
A la minute de l’éloge de l’immatérialité,
Dans ces temps d’espaces irisés des luminescences de nos écrans éclairés,

Pourquoi s’intéresser à « la lumière du papier » chez Le Corbusier.

Les architectes savent :

Le calme de la blancheur de la feuille,
L’invite qu’elle vous offre,
Sa douceur à accueillir l’incertain, l’imprécis, les limbes,
Sa capacité de mémoire concrète agissante,
Son exigence de présence à vous-mêmes,
Sa capacité à transcrire la moindre inflexion au-delà de la pensée,
Sa délicatesse à vous mettre en jeu : engagé de tout votre être


Le dessin part des talons et se ramasse à la pointe mobile du crayon, dans la poussière noire du fusain, dans la souplesse liquide du pinceau.

Les architectes savent que la vitesse excessive favorise l’absence à la totalité de ce que nous sommes, rendant ainsi plus difficile la traduction de la complexité de l’habiter dans les projets.

Le Corbusier le savait qui faisait le peintre le matin et l’architecte l’après-midi. Il dessinait à tour de bras pour se saisir du monde et se saisir lui-même dans ce que le particulier porte d’universel, il peignait, sculptait, pour expérimenter ses trouvailles, il traçait des schémas dans l’au-delà du langage avant que de dessiner ses projets, il notait furtif dans ses carnets pour boursouffler ses mémoires, il couvrait quelques murs de ses peintures monumentales, il croquait sans relâche le même et le même os, le même et le même galet pour tenter de saisir une bribe du mystère de l’existence.

Le Corbusier le savait qui dessinait et dessinait les « complexités qui tissent leur toile » pour les résoudre, les dissoudre dans la simplicité sans fin de l’horizon de la mer : ligne enfin calmée.

L’unité d’habitation de Marseille, c’est 1800 dessins si ne comptent pas ceux, antérieurs, utiles à préparer, à mûrir ces 1800 là…

Le dessin est une activité de dévoration pour se nourrir et tenter d’habiter les recoins du monde et des hommes.

Pour cette monstrueuse entreprise, il faut bien le calme, la simplicité de la « lumière du papier ».

Le Corbusier dessine, dessine et redessine tous les jours dans ses carnets. C’est une ascèse. Un jour, d’un coup « le poème de l’angle droit » cristallise, synthétise, donne une des clés de l’œuvre..

Le dessin du galet, de la pomme de pin, du chien y trouve place : l’ordinaire quotidien.

Le dessin des grands rythmes cosmiques donne le tempo : l’extraordinaire imbrication des temps.

La licorne, la femme ailée, le taureau réitèrent l’actualité des mythes.

Le fleuve qui va à « l’étendue liquide » « métaphore » la méthode médiane.

Le pilotis, le plan libre, le sol libre se forment en outils d’architecture,

L’or des mesures s’architecture en une clef d’harmonie.

La main se construit en symbole.

L’homme debout devant la mer se propose comme signature : « l’angle droit ».

Ces facettes s’organisent en marelle pour constituer la matrice nourricière et structurée de ses œuvres construites.

Observer, accumuler, mémoriser, comprendre, ressentir, répéter, thématiser, symboliser, assembler, recouper, confronter, rechercher l’harmonie, pénétrer le mystère du vivant, transmettre, expliquer, émouvoir, voilà les rôles du dessin chez le Corbusier.

Dessiner est une des manières de bouger, de vivre, de s’éclairer à « la lumière du papier ».

 
Yves Perret Architecte à Saint Etienne

 

 

Le dessin d’oiseau est de Le Corbusier
Le titre : « lumière du papier » est de : Michel Brugerolles

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