Électricité
1950
Le passage d’une ligne à haute tension était alors une victoire, la mise en eau (1948) du barrage de Génissiat sur le Rhône : un triomphe.
L’arrivée de l’électricité dans la dernière maison-refuge du col de Richemont sonnait la fin de la vaste épopée électrique peuplée de poteaux portant haut ses tasses et tirant ses fils tout au fond du moindre vallon.
Les dernières suspensions à pétrole quittaient les logis,
Deux ou trois prises, un interrupteur, une ampoule au bout d’un fil, une poire de commande sur fil torsadé à la tête du lit.
Encore quelques bougies pour les chambres à l’écart.
En 1950 les derniers logis s’équipaient : ampoules à incandescence, fils d’aluminium sous baguettes de bois, fusibles de plomb sur supports de porcelaine. Le compteur trône. Les consignes sont strictes : son disque doit tourner lentement et le moins longtemps possible.
110 Volts.
Les habitants du village se promènent en allant voir le « transformateur ». Il ferme son mystère par une affiche « Danger de mort ». Suivent les consignes d’urgence pour réanimer un électrocuté.
Le « transfo » est beau car il est le symbole lisible d’un service.
L’ampoule à filament centre la maisonnée sous un halot de lumière sans comparaison.
Au comble, à peine plus tard, arrive le fer à repasser électrique avec cet appui concave sur le coté de la poignée pour placer le pouce et ce gros cordon à l’arrière pour se raccorder à la prise : « la » prise.
L’eau se prend encore à la fontaine publique.
Le lavoir commun fonctionne encore.
Une seule pièce est chauffée
J’ai 10ans
Il ne s’agit pas de nostalgie mais d’histoire : évaluer, mesurer, critiquer, réfléchir les trajectoires.
Aujourd’hui, une association combat le dernier projet de ligne électrique haute tension.
Le compteur de chacun est en 220V, les puissances distribuées ont explosé.
Le « transfo » n’est plus un monument que l’on visite mais une horreur à enterrer.
Le Rhône charrie une partie de son pyralène.
Contradiction : une électricité dont la distribution devrait être invisible, en face : une consommation collective inégalée.
Comment soigner cette schizophrénie ?
Comme si l’invisibilité de la fabrication (qui doit toujours se faire ailleurs), de la distribution (idéalement enterrée) dédouanait à l’autre bout d’une consommation excessive… ?
L’électricité devrait trouver une présence physique enfin architecturée :
Regardez ces logettes électriques en plastique beige (mal dessinée et positionnée sans soin)
Regardez ces lignes de poteaux implantées sans attention.
Regardez ces poteaux doubles qui auraient pu être simples, ces torsades de fils noirs qui courent sans grâce sous les forgets…
L’électricité se transporte sans autre souci que de se transporter.
Aucun charme, aucune intention de beauté.
La solution est-elle d’enterrer pour ne plus avoir sous les yeux cette pauvreté de pensée ?
A l’intérieur de chaque bâtiment : regardez ces pieuvres de fourreaux installées sans autre but que celui d’aller à chaque prise désormais en grand nombre. Les kilomètres de fils de cuivre se déroulent et je me demande quelle pourrait être l’expression de cet espace « innervé ».
Visiblement, si j’ose le dire, nous ne l’avons pas trouvée.
Mais pour trouver, encore faut-il que la question soit posée : architecturalement posée.
L’attention à la qualité de présence est sans doute un chemin de sagesse.
Il peut inviter à un usage plus attentif et donc, probablement, plus modéré.
Yves Perret Architecte
….pensez à éteindre !