RICHEMOND :

Une sœur de ma grand’mère et son mari tenaient la ferme du Col de Richemond dans le Jura.
Quand nous allions les voir, nous disions alors « aller à la montagne » ou « monter au col » manières de nommer un monde aux rudesses râpeuses.
Nous étions ceux du bas.
Ils étaient ceux du haut.

En 1950, ce col était souvent fermé l’hiver pour cause de neige : un mètre, voire deux sans compter les replis de congères.
Les combes gavées de blanc étiraient leur fond jusqu’à des cluses plus resserrées.
Alors, par ces froids venteux, la ferme fonctionnait en autonomie complète : animaux et humains rassemblés…
L’étable, la grange bourrée du foin court d’altitude, le clapier, la bassecour, le logis : tout était relié par l’intérieur sous un toit puissant qui retenait la neige pour protéger la maisonnée des grands gels.
Le téléphone à manivelle trônait vers l’entrée (poste de secours pour les rares personnes qui forçaient le passage à pied, les jours de bourrasque) mais pas d’électricité.
La lampe à pétrole rutilait de tous ses contre-poids cuivrés au-dessus de la table commune large, accueillante et ferme, un long banc de bois lustré de chaque côté.
Une poule au pot ou un civet barbattaient au coin du fourneau garni de buches de hêtre.
Derrière, les grosses chaussures mouillées de neige séchaient au retour des quelques sorties dont le ciel décidait.
Le facteur, à chaque tournée, posait ses skis de bois vers la porte et entrait se réchauffer.
Les pommettes étaient rouges.
Ma grand’ tante avait des crevasses aux mains et une voix de grande douceur.
Mon grand ’oncle avait la barbe piquante, les muscles secs endurcis et les yeux clairs malicieux sous son éternelle casquette.
De la grande pièce, se devinaient le bruissement et la chaleur des bêtes. Quiètes et patientes aujourd’hui, elles auraient ce moment de folie au Printemps, le jour de la première sortie, comme chaque année !
Dans la grande pièce (sans clef) tout passant pouvait (devait) entrer.
Ils n’étaient pas riches mais se tenaient fermement debout : pas le moindre interstice laissé à la misère…Tout était tenu.
Dans la grande pièce, ça sentait la cire et le gratin en train de cuire dans le four capricieux du fourneau.
Le robinet de sa bouillotte gouttait un peu.

Une pendule ventrue battait les heures de son long et lent balancier….

1950… !

 

Yves Perret

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